Chaque année, des millions de visiteurs font la queue devant les momies du Louvre, du British Museum ou du musée du Caire. Pourtant, derrière ces corps bruns et bandelettés se cache l'un des procédés techniques les plus élaborés de l'Antiquité. La momification égyptienne n'avait rien d'une simple conservation : c'était un rituel religieux, une opération chirurgicale et un savoir-faire de chimiste réunis en un seul processus de plusieurs semaines.

Dans cet article, on démonte les idées reçues, on suit étape par étape le travail des embaumeurs, on découvre ce que les scanners modernes ont révélé et on termine par quelques anecdotes qui montrent que les momies ont aussi fait l'histoire… bien après la fin de l'Égypte des pharaons.

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Pourquoi les Égyptiens momifiaient-ils leurs morts ?

Pour les anciens Égyptiens, la mort n'était pas une fin mais un passage. Le défunt devait rejoindre l'au-delà, et pour cela son corps devait rester reconnaissable : il servait de support à plusieurs composantes de la personne, notamment le ka (la force vitale) et le ba (la personnalité, souvent représentée comme un oiseau à tête humaine). Si le corps se décomposait, ces éléments ne pouvaient plus retrouver leur « maison ».

Fait intéressant : les premières momies n'ont pas été fabriquées volontairement. Dans la période prédynastique (vers 3500 av. J.-C.), les corps enterrés dans le sable chaud et sec du désert se desséchaient naturellement. Les Égyptiens ont observé ce phénomène, puis ont cherché à le reproduire artificiellement lorsque les élites ont commencé à se faire enterrer dans des tombes construites, où le corps pourrissait au lieu de se conserver.

Un mot qui vient du bitume

Le mot « momie » vient de l'arabe mūmiyā, issu du persan mūm (la cire, le bitume). Les voyageurs médiévaux pensaient que les corps noircis des tombes égyptiennes avaient été enduits de bitume. Le terme a fini par désigner le corps lui-même, alors que les Égyptiens utilisaient plutôt des résines et des huiles.

Les étapes de la momification : 70 jours de travail

Selon l'historien grec Hérodote, qui visita l'Égypte au Ve siècle av. J.-C., l'embaumement complet durait 70 jours. Cette durée est confirmée par des textes égyptiens et correspond à une organisation rituelle précise. Voici le déroulement résumé du procédé le plus soigné, réservé aux pharaons et aux hauts dignitaires.

ÉtapeDurée approximativeCe qui se passe
PurificationQuelques joursLe corps est lavé avec de l'eau du Nil et du vin de palme
Éviscération1 jourLes organes internes sont retirés par une incision sur le flanc
DessiccationEnviron 40 joursLe corps est recouvert de natron, un sel naturel
Nettoyage et onctionQuelques joursLavage, huiles et résines parfumées
BandelettesEnviron 15 joursEnveloppement en lin avec amulettes et formules rituelles
FunéraillesFin des 70 joursCérémonie de l'ouverture de la bouche et mise en tombe

Le cerveau retiré par le nez

C'est sans doute le détail le plus marquant. Pour extraire le cerveau, les embaumeurs introduisaient un crochet métallique par les narines, brisaient l'os ethmoïde et retiraient la matière cérébrale par fragments. Les Égyptiens ne lui accordaient aucune importance : il était considéré comme un simple remplissage et jeté. Cette technique, appelée excérébration, est attestée sur de nombreuses momies grâce à l'imagerie médicale.

Le cœur, seul organe laissé en place

Le cœur était au contraire considéré comme le siège de l'intelligence, des émotions et de la mémoire. Il restait dans le corps, car il serait indispensable lors du jugement des morts. Si un cœur était retiré par accident, on le remettait en place ou on le remplaçait par un scarabée de pierre.

Le natron, l'ingrédient clé

Le natron est un mélange naturel de carbonates et de sels qu'on extrayait notamment dans le Ouadi Natroun, au nord-ouest du Caire. Il absorbe l'eau et empêche la prolifération des bactéries. Après environ 40 jours, le corps était entièrement desséché, léger et durci. Le natron servait aussi à nettoyer les organes mis de côté.

Les vases canopes : où allaient les organes ?

Le foie, les poumons, l'estomac et les intestins étaient également desséchés, puis enveloppés et placés dans quatre récipients appelés vases canopes. Chacun était protégé par l'un des quatre fils d'Horus, dieux gardiens des organes :

  • Imsety (tête humaine) : le foie
  • Hapy (tête de babouin) : les poumons
  • Douamoutef (tête de chacal) : l'estomac
  • Qebehsenouef (tête de faucon) : les intestins

Ces vases étaient déposés dans la tombe, près du sarcophage. Leurs couvercles sculptés comptent parmi les objets les plus recherchés des collections de musées. Plus tard, certaines périodes ont préféré remettre les organes emballés dans le corps, tout en conservant des vases canopes factices, purement symboliques.

Les bandelettes, amulettes et masques

L'enveloppement était un travail d'une grande précision. Les embaumeurs utilisaient des centaines de mètres de lin, parfois recyclés à partir de vêtements ou de voiles de bateaux. Chaque doigt pouvait être bandé séparément, et des amulettes étaient glissées entre les couches aux endroits stratégiques : scarabée sur le cœur, pilier djed pour la stabilité, œil oudjat pour la protection.

Des prêtres récitaient des formules magiques pendant l'opération. Une fois le corps enveloppé, un masque funéraire était posé sur le visage. Celui de Toutânkhamon, en or massif incrusté de lapis-lazuli, de cornaline et de pâte de verre, pèse environ 10 kg. Il a été découvert par Howard Carter dans la tombe KV62, de la Vallée des Rois, en novembre 1922.

Le rituel de l'ouverture de la bouche

Avant la mise en tombe, un prêtre accomplissait la cérémonie de l'ouverture de la bouche avec des instruments spéciaux. Le but : rendre au défunt l'usage de ses sens pour qu'il puisse manger, boire, parler et respirer dans l'au-delà.

Tout le monde était-il momifié de la même façon ?

Non. La momification était un service payant, avec plusieurs niveaux de prix. Hérodote décrit trois « formules » :

  1. La version de luxe : le travail complet décrit plus haut, avec soins rituels, résines parfumées et bandelettes de qualité.
  2. La version intermédiaire : on injectait de l'huile de cèdre dans le corps, puis on le plongeait dans le natron ; les chairs se dissolvaient et il ne restait que la peau et les os.
  3. La version économique : un simple lavage de l'intérieur du corps avant un séjour dans le natron.

Les plus pauvres, eux, étaient simplement enterrés dans le sable, comme à l'époque prédynastique. Les corps se conservaient parfois très bien, de manière naturelle.

Des millions d'animaux momifiés

Les Égyptiens ne momifiaient pas que les humains. On a retrouvé des chats, des ibis, des crocodiles, des chiens, des faucons, des babouins et même des taureaux sacrés. Ces animaux servaient d'offrandes votives : les pèlerins achetaient une momie d'animal pour la déposer en hommage à un dieu. Dans certaines nécropoles, on parle de plusieurs millions d'individus, avec une véritable industrie de l'élevage destinée à fournir les temples. Certains animaux étaient aussi des compagnons chéris, momifiés pour les accompagner dans l'au-delà.

Le jugement des morts : pourquoi le cœur comptait tant

Dans la tombe, le défunt n'était pas arrivé. Il devait encore passer l'épreuve du jugement d'Osiris. Guidé par Anubis, le dieu à tête de chacal protecteur de l'embaumement, il se présentait devant un tribunal divin. Son cœur était déposé sur un plateau de balance, face à la plume de Maât, déesse de la vérité et de l'ordre.

  • Cœur aussi léger que la plume : le défunt était déclaré « juste de voix » et accueilli dans le royaume d'Osiris.
  • Cœur alourdi par les fautes : il était dévoré par Ammout, créature hybride mi-crocodile, mi-lion, mi-hippopotame, et l'âme disparaissait définitivement.

Pour préparer cette épreuve, on glissait dans la tombe des papyrus contenant des formules magiques : c'est ce qu'on appelle le Livre des morts. Chaque rouleau était personnalisé et pouvait être acheté tout fait, le nom du défunt étant ajouté ensuite dans les espaces laissés vides.

Ce que les scanners ont révélé

Depuis les années 1970, la radiographie puis le scanner (CT) permettent d'examiner les momies sans les déballer. Les informations obtenues sont considérables.

  • Âge, sexe et maladies : arthrose, caries, abcès dentaires, athérosclérose, parasites intestinaux ou tuberculose ont été identifiés. Les Égyptiens souffraient donc de maladies que l'on croit parfois « modernes ».
  • Causes de décès : fractures, blessures de guerre ou infections ont pu être mises en évidence chez plusieurs pharaons.
  • Techniques d'embaumement : on peut identifier la présence de tissu ou de résine dans la boîte crânienne, ou la manière dont les organes ont été remis en place.
  • Identification : en 2007, la momie de la reine Hatshepsout a été identifiée grâce à une dent retrouvée dans une boîte portant son nom, qui correspondait à une molaire manquante sur une momie anonyme.

Des analyses ADN ont aussi permis de reconstituer des liens de parenté au sein de la famille de Toutânkhamon et de mieux comprendre ses problèmes de santé, comme le paludisme et une malformation du pied.

Anecdotes : quand les momies ont voyagé

Ramsès II, le pharaon au passeport

En 1976, la momie de Ramsès II a été envoyée à Paris pour être traitée contre des champignons qui la dégradaient. Les autorités égyptiennes l'ont accueillie avec les honneurs dus à un chef d'État, et un passeport lui a été établi, avec, dit-on, la mention « roi (décédé) » à la rubrique profession. Les analyses ont aussi montré que le pharaon souffrait d'arthrite sévère et de problèmes dentaires.

Des momies… utilisées comme médicament

Du Moyen Âge à la Renaissance, des apothicaires européens vendaient de la poudre de momie, appelée mumia, censée soigner de nombreux maux. Cette pratique a entraîné l'importation massive de vrais corps égyptiens. Le commerce a progressivement disparu avec les progrès de la médecine.

Des soirées « déballage » victoriennes

Au XIXe siècle, il était de bon ton d'organiser des séances publiques de déballage de momie, avec des invités en tenue de soirée. Ces pratiques, aujourd'hui condamnées, ont détruit de nombreux objets. L'archéologie moderne privilégie désormais l'étude non destructive.

Du papier fabriqué avec des bandelettes ?

Une légende tenace affirme que des bandelettes de momies auraient servi à fabriquer du papier ou à alimenter des locomotives. Les historiens restent partagés sur l'ampleur réelle de ces pratiques, qui relèvent en partie de l'anecdote. Il est préférable de la considérer avec prudence.

FAQ : vos questions sur la momification

Combien de temps durait la momification ?

Environ 70 jours pour le procédé complet, dont environ 40 jours pour la dessiccation dans le natron.

Que faisait-on du cerveau ?

Il était retiré par le nez à l'aide d'un crochet, puis jeté. Les Égyptiens ne le jugeaient pas utile pour l'au-delà.

Pourquoi laissait-on le cœur dans le corps ?

Parce qu'il était considéré comme le centre de la pensée et de la personnalité, et qu'il devait être pesé lors du jugement d'Osiris.

Les momies sont-elles maudites ?

Non. La « malédiction de Toutânkhamon » est une invention de la presse des années 1920, popularisée après la mort de lord Carnarvon en 1923. La plupart des membres de l'expédition ont vécu de longues années après l'ouverture de la tombe.

Quelle est la plus ancienne momie connue ?

Les plus anciennes momies naturelles datent d'environ 3500 av. J.-C. Les premières tentatives d'embaumement artificiel remontent à la période de l'Ancien Empire.

Conclusion : un art au service de l'éternité

La momification égyptienne montre à quel point cette civilisation a investi dans la préparation de l'après-vie : chimie, anatomie, religion et artisanat y sont étroitement liés. Elle nous donne aussi un accès direct à la santé, aux croyances et à l'organisation sociale d'un peuple qui vivait il y a plus de 4 000 ans.

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